
© Jean Larive
La salle de boxe du 87, avenue Jean Jaurès dans le 19e arrondissement de Paris, accueille des sportifs de tous âges, de tous niveaux et de toutes origines. Kevin, Igor, Youssef et Adrien s’y entraînent chaque jour sous l’œil attentif et nostalgique de Jacques Chiche, 73 ans et gardien du temple.
Emal et Adrien s’affrontent sur le ring. A la lumière des néons et sous le regard de boxeurs légendaires : Cerdan, Tyson ou LaMotta dont les portraits en noir et blanc graffés à la bombe sur les murs côtoient des tags colorés.
Les conseils du coatch pleuvent comme les coups : « Ta garde ! Rentre la tête ! Sors des cordes ! » Au bout de deux minutes, c’est fini. Le bruit des uppercuts et des respirations haletantes est stoppé par le minuteur au bruit strident qui a remplacé la cloche. Emal, jeune Afghan arrivé il y a à peine un an, se fait mieux comprendre avec ses poings qu’en Français. Néanmoins, il sort du round une paupière amochée par un méchant direct. « Les risques du métier », rigole le maître des lieux Jacques Chiche, « 73 ans et demi », en pressant une compresse sur l’oeil touché. « Allez, on met les gants ! » : sur l’autre ring, Kévin et Mickaël, à peine 12 ans, enchaînent swings et crochets et esquivent presque aussi bien que leurs aînés.

- Jacques Chiche, Maître des lieux depuis plus de trente ans © Jean Larive
Dans la salle de boxe Anglaise du gymnase Jean Jaurès, qui fut fréquentée par Cyril Seror, champion de France des poids lourds en 2002, l’ambiance est à un mélange de concentration et de blagues proférées entre deux rounds. Un punching ball bat la mesure. Le claquement régulier des cordes à sauter rythment les impacts sourds des poings pilonnés sur les sacs de frappe. Concession à l’époque : du rap craché d’un poste que l’entraîneur s’est résolu à accepter, même si il lui préférait la « musique des coups » d’autrefois. Une quinzaine de personnes s’affairent, de toutes professions, âges et origines. Jacques Chiche insiste sur le caractère multiconfessionnel de ses élèves. Il y tient, dans ce quartier où les communautés se sont parfois affrontées : « C’est la maison du bon dieu... De tous les dieux », précise-t-il, ajoutant « la boxe, c’est avant tout le respect de l’autre ».
Noble art
Ici, Igor soulève des poids sur un banc d’école. Là, son ami Youssef fait des tractions. Il ne faut pas négliger la préparation, car la boxe, « c’est moitié physique, moitié technique » , disent ces quadras habitués du lieu. Quelques filles sont présentes, même si au départ le patron n’était pas vraiment pour... Parmi elles, Stéphanie est éducatrice spécialisée du quartier. Les débuts ont été difficiles. Il a fallu se faire accepter d’un milieu viril où elle était perçue comme touriste. Au bout de quatre ans, elle a acquis sa place. La boxe, c’est pour elle le « noble art » qui nécessite technique et analyse, très agréable à pratiquer comme à regarder « lorsque c’est bien fait ».

- Igor, comédien-boxeur © Jean Larive
Les aspirants champions arrivent au compte-goutte. Certains s’échauffent en faisant le tour du gymnase, les plus courageux sortent courir au parc des Buttes-Chaumont. Dans le vestiaire sentant la sueur et l’huile de camphre, Whalid enroule de papier cellophane un ventre rebondi pour « suer plus pour maigrir plus. » Jacques Chiche, partout à la fois, lace des gants, replace un casque et donne sans cesse des conseils. Ce petit homme vif aux yeux malicieux, qui boxerait maintenant en poids plume, n’a rien perdu de sa combativité et a mouillé sa chemise pour en arriver là. Une touche de nostalgie, mais pas de regrets pour ce Juif Tunisien débarqué en France en 1955.
L’âge d’or est révolu
Il a combattu deux fois contre Marcel Cerdan Junior. Question de générations, il avait dix ans à l’époque de la gloire du « boxeur aux mains d’argile », dont la mort l’affecta au point de sécher l’école « pendant deux semaines ». En 1960, il écrit une lettre à Jean Bretonnel, l’un des plus grands managers français d’alors, pour le supplier de l’entraîner. Il ne le quittera plus jusqu’à sa mort. La salle porte aujourd’hui le nom de son mentor et ses yeux s’embrument encore à l’évocation du parrain de ses enfants. C’est « Monsieur Jean », à la fin d’une carrière honorable, qui lui conseille de passer le diplôme d’état. Jacques obéit. Autre combat. Autre victoire. Il sera aussi entraîneur. En 1984, il bataille contre les ingénieurs de la Mairie de Paris pour transformer ces anciens bains-douches en salle de boxe. Il y organise chaque mois dans les années 90, des combats qui réunissaient jusqu’à 2500 personnes.

- Six femmes s’entraînent ici régulièrement © Jean Larive
Mais l’âge d’or est révolu. Il pense raccrocher les gants l’année prochaine, après plus d’un demi siècle de boxe, dégoûté de la disparition de la « vieille école du respect et de l’élégance ». Pour cet « ouvrier du ring » comme il se définit, la boxe fout le camp à cause « du fric qui a tout pourri , des gens qui n’ont plus faim et sont plus sur internet que dans les salles de sport. » A ce moment, Adrien, qui boxe dimanche prochain en 8ème de finale du Championnat des novices, met son adversaire au tapis et rallume l’oeil de l’entraîneur après avoir détruit celui d’Emal : la passion est toujours là, dans le sang. D’ailleurs, chez les Chiche, c’est une affaire de famille : la fille est mariée au neveu de l’ancien champion du monde Young Perez et le fils Thierry, lui aussi entraîneur diplômé, prendra la relève pour de bon l’année prochaine.
L’entraînement touche à sa fin. Quelques étirements, une centaine d’abdos et une douche plus tard, les plus motivés continueront à la brasserie d’en face, dénommée Le gymnase bien sûr. Comme le dit Jacques Chiche devant un demi : « On ne sort jamais du sport ! »
Gymnase Jean Jaurès. Salle Jean Bretonnel. 87 avenue Jean Jaurès. 75019 Paris.
Tél. : 01 48 08 57 11
Les enfants peuvent commencer à partir de 10 ans si leur physique est assez développé. La compétition en revanche est réservée aux plus de 16 ans.
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