dimanche 19 mai 2013|
 

Echangez-vous des services à l'Accorderie

Image d’illustration : un homme en train de bricoler (Flickr/cc/Julien Halier)

La première Accorderie de France a élu domicile rue de Crimée, dans le 19e arrondissement de Paris. Mêlant entre-aide, solidarité et lien social, l’Accorderie est un système d’échange de services non monétisé venu tout droit du Canada. Reportage.

Franchir le seuil du petit local à la devanture fade du 234 rue de Crimée, dans le 19e arrondissement de Paris, c’est pénétrer dans une autre dimension. Ici l’argent, c’est du temps et non l’inverse. Une autre vision de la société proposée par l’Accorderie, un système d’échange de services non monétisé. Concrètement, une personne offre gratuitement un service à une autre et peut ainsi bénéficier d’un service en retour.

En ce printemps 2012, une petite dizaine de personnes, dont un seul homme, ont pris place sur les chaises pliantes alignées dans la salle. Attentives, elles se saisissent du dossier qui leur est destiné : à l’issue de cette réunion d’informations, elles pourront éventuellement s’inscrire et venir grossir le nombre des “accordeurs” qui s’élève déjà à plus de 300. Destiné, lors de son ouverture en septembre 2011, à tout le monde, pour des raisons pratiques, le service s’adresse dorénavant uniquement aux habitants du 19e.

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L’Accorderie, située au 234 rue de Crimée, dans le 19e arrondissement de Paris.

« L’Accorderie est un réseau, ça veut dire que je ne rends pas forcément service à la personne qui va me le rendre », explique Lucie Mevouillon, 23 ans, pas très à l’aise face à la petite assemblée. La jeune fille, qui effectue ici six mois de service civique, mène ce type de réunion pour la première fois et jette régulièrement des coups d’oeil à la responsable. Derrière son bureau Laetitia Jacob l’encourage du regard et acquièce à ses propos.

Comment, alors, fonctionne le système ? Chaque membre détient un “compte temps” crédité à l’inscription de 15h offertes qui vont lui permettre d’entamer les échanges. Pour s’inscrire, les accordeurs doivent proposer des services et ainsi bénéficier de ceux des autres. Le bricolage est ce qui marche le plus. « Petits travaux, électricité, peinture, enduit », détaille Laetitia Jacob, 26 ans. « Le transport ou les aides au déménagement, l’informatique et les langues ont aussi beaucoup de succès. »

Quand l’échange à lieu, les comptes du pourvoyeur de service et du bénéficiaire sont respectivement crédités et débités. L’unité de calcul est la demi-heure. Ces durées se matérialisent dans des “chèques temps” que les accordeurs adressent à celui ou celle qui rend le service.

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Réunion d’information au printemps 2012. Deux tiers des membres de l’Accorderie sont des femmes. Photo ©Adèle Ponticelli

« Vous n’êtes pas obligés de rendre service tout de suite après en avoir reçu un », précise Lucie Mevouillon. Chacun a le temps de s’accorder avec l’autre et trouver sa place dans le réseau. « Vous avez aussi le droit de refuser de rendre un service sans qu’il y ait un motif de plainte possible », poursuit l’intervenante qui développe le “code de courtoisie”. Toute demande de service doit être déposée au moins 48h à l’avance. Il existe cependant des coupons d’évaluations, mais le contenu de ceux-ci n’est pas public.

« Et si je propose un truc qui n’intéresse personne et que moi je m’intéresse à tout ? », s’inquiète une potentielle accordeuse. « Vous pourrez rendre service en étant sur des stands de l’association », rassure Lucie Mevouillon qui répond aux questions qui fusent dans la salle. Possibilité de léguer ses heures ? Non, mais offrir des “bons cadeau”, oui. Etablir un devis ? Non, seul le temps réel est comptabilisé.

Pour éviter les couacs, certaines propositions ne sont pas acceptées : les soins médicaux, la santé mentale, la religion ou l’ésotérisme. « J’ai refusé du tarot marseillais et de la numérologie, se souvient Laetitia Jacob. Quelqu’un aussi qui proposait des massages sans être masseur formé. » Car il est nécessaire d’avoir les compétences requises par le service proposé.

Impossible aussi de proposer des services liés à son travail, si on est à son compte. En clair, un plombier indépendant ne peut pas proposer de la plomberie. « Cela reviendrait à de la concurrence deloyale ou du travail au noir, on l’interdit dans l’intérêt de l’accordeur », précise la maîtresse des lieux.

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Marie-Georges, du quartier Riquet, propose des cours de mandarin. Photo ©Adèle Ponticelli

Marie-Georges, la quarantaine, est venue proposer des cours de mandarin. Au chômage depuis plusieurs mois et en pleine « réorientation professionnelle » après avoir été assistante de direction pendant 15 ans, c’est notamment pour des raisons économiques qu’elle s’est orientée vers l’Accorderie.

« Quand je commencerai mon nouveau métier, je serai débutante, donc au début mes revenus seront plus faibles, explique cette habitante du quartier Riquet qui veut créer une association. Ici je cherche à augmenter mon pouvoir d’achat. »

Penchée sur la liste des services offerts, elle s’enthousiasme. « Il y a pas mal de trucs qui m’intéressent. L’apprentissage de l’allemand (c’est porteur). J’ai aussi besoin qu’on me répare mon vélo comme ça ça m’évitera de payer. Et puis, la couture. Ça me fera économiser si je peux coudre mes robes moi-même ! »

C’est la notion de partage qui a plu à Maryse, retraitée qui cherche à s’installer dans le 19e. Elle souhaite faire profiter les accordeurs de ses connaissances en terme de validation d’acquis, afin « qu’ils apprennent à faire valoir leurs connaissances ».

Faire en sorte que les personnes reprennent confiance en elles est un des objectifs de l’Accorderie. « Se sentir utile dans un circuit différent de celui du travail », explique Laetitia Jacob. Rendre service ici est une forme de « reconnaissance et une valorisation des compétences ».

« Je trouve ça génial que coudre un bouton, réparer un ordinateur ou garder un chat valent la même chose », sourit Sylvie Huchet, 50 ans qui vient d’effectuer son premier échange. « J’ai gardé un chat pour une dame qui habite prèsde chez moi (à Cambrai, ndlr) et ça s’est très bien passé. »

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Laetitia Jacob, 26 ans, salariée de l’Accorderie. Photo ©Adèle Ponticelli

En se lançant dans l’aventure, elle n’avait pas anticipé la relation de confiance que nécessitait ces échanges de services. « J’ai dû aller chez elle, donc elle m’a donné ses clés ». Pour Sylvie Huchet, « c’est grâce à l’Accorderie qu’on fait vraiment confiance à des gens qu’on ne connaît pas du tout une semaine avant. »

À elle bientôt de laisser entrer des accordeurs dans son espace intime. Un geste difficile.« J’aimerais bien qu’on m’aide à l’entretien de mon appartement : bricolage, ménage à faire avec moi...Mais, pour pouvoir accueillir cette personne, il faut déjà que je fasse un peu de ménage chez moi ! »

Contrairement à Marie-Georges, elle ne voit pas ces échanges « en terme de pouvoir d’achat ». « Je n’aurais jamais fait appel à une femme de ménage », justifie Sylvie Huchet. Ses raisons sont plus personnelles : « Quelques fois on aimerait bien demander de l’aide à ses amis pour faire ci ou ça, mais ce n’est pas si facile. Parfois, il plus simple de demander à des gens qu’on ne connaît pas vraiment. »

L’Accorderie une idée venue du Québec

Importé du continent outre-atlantique, le concept de l’Accorderie est né dans les quartiers populaires de la ville de Québec en 2002. Un double constat en est à l’origine : la population a du mal à se nourrir et n’a pas accès aux crédits traditionnels. Et l’objectif qui en découle, lutter contre l’exclusion et la pauvreté tout en créant du lien social.

L’idée séduit Alain Philippe, président de la Macif, qui choisit de la faire venir en France. La première Accorderie du pays ouvre ses portes en septembre 2011 dans le 19e arrondissement, choisi en raison de son dispositif associatif dynamique et important. Elle s’appuie sur la Régie de quartier qui occupait jusqu’à peu le local.

La Macif finance l’Accorderie à hauteur de la moitié de son budget. Le reste provient de l’État et de la Mairie de Paris. Bientôt, d’autres Accorderies devraient voir le jour dans la capitale.

Infos pratiques :
L’Accorderie - 234, rue de Crimée
M° 7 Crimée / Bus 60 – Crimée-Curial
Ouvert du lundi au vendredi de 9h à 13h et de 14h à 17h.
Tel : 01 40 38 94 21
Leur site internet

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