mercredi 19 juin 2013|
 

Grain de Caf, un rappeur sans tabou

La casquette, le sweat, le jogging et les grosses lunettes. La panoplie du rappeur est là. Mais il y a comme une chose de plus dans les yeux du rappeur Grain de Caf alias Thomas Traoré. Une certain sagesse. Il a commencé le rap très jeune. Ami de Oxmo Puccino et de Dee Nasty, il est à l’origine de groupe Octobre Rouge dans les années 90. Après trois album, 1918 en 2002, Là où ça fait mal en 2004 et Votez pour nous en 2007, il a publié son premier album solo, Thomas Traoré, en novembre 2009. Passionné de mode, fou amoureux du rap, cet enfant du 19e se raconte.

Dans quel quartier du 19e habitiez vous enfant ?
De 2 ans à l’âge de 26 ans, j’ai habité la cité des Orgues de Flandre, la tour excentrée au 28 de la rue. Puis je suis parti rue de Crimée. J’y ai vécu pendant 4 ans.

Et maintenant ?
Depuis deux ans je suis dans le 18e arrondissement. Je serais bien resté dans le 19e, mais j’ai trouvé un appartement plus grand là bas. Quand on est né à un endroit, qu’on y a toutes ses références et tous ses potes, ce n’est pas facile de partir.

Et vos parents habitent-ils toujours à la cité des Orgues ?
Mes parents sont partis à la retraite dans le sud de la France, il y a 4 mois. Ma mère était secrétaire et mon père technicien en cosmétique. Mon père était une figure du quartier : tout le monde connaissait Monsieur Traoré. Il faisait de la boxe et il entraînait beaucoup de jeunes. C’était un habitué des buttes Chaumont. Il est originaire de Guinée Conakry.

Mon père est venu en France à la fin des années 50. Il est venu tout seul, il a réussi à passer : c’est l’histoire d’un immigré. A l’époque, en trois jours tu étais français !

Comment jugez vous l’évolution de l’arrondissement ?

Le 19e a toujours été oublié. Mais aujourd’hui le quartier a changé : quand j’étais jeune, autour du canal c’était n’importe quoi, tout était très délabré. Il y avait beaucoup de toxicos la nuit et personne ne se baladait sur le canal. Mais en même temps je le voyais avec des yeux d’enfants et ça ne me choquait pas plus que ça. La population a aussi changé, il y a au énormément de rénovation. La Villette ou place des Fêtes ça n’a plus rien à voir, de même que la cité des Orgues et la rue de Flandres élargie. Je trouve ça super positif du point de vue urbanistique. Je préfère voir des choses neuves qu’une rue délabrée avec des conditions insalubres. Mais, après tous ces changements, est-ce qu’ils sont relogés, les gens du 19e, qui n’on pas les moyens ? A Paris, ils n’y a plus de côté populaire : on fait reculer le populaire en banlieue. Le 19e c’est le dernier sur la liste à être rénové. Ça va peut-être perdre un peu de son charme.

Quand avez-vous commencé le rap ?
Ma première rencontre avec le Hip hop s’est faite lors des ateliers du mercredi après midi de la mairie. J’adorais ça ! C’est la que j’ai rencontré DJ Abdel. Dee Nasty habitait la tour en face de la mienne. Sinon j’ai commencé assez jeune dans les années 88-89. Avant je m’étais intéressé au DJ et à la danse. Une anecdote me revient : j’étais en concert et y a un gars qui m’a dit "on se connaît depuis 15 ans. Est ce que tu te rappelles du temple du Son ?" C’est là que j’ai commencé à rapper. On allait à la Villette, qui venait d’être construite. Au milieu du parc il y avait un endroit qui faisait caisse de résonance. On y allait à 15 ou 20 tous les soirs pour rapper et danser. Je me souviens aussi du canal : de l’eau, du soleil… A l’époque c’était un terrain vague. On passait la barrière et on rappait des heures entières.

Le premier album dans le 19e ?

Le premier CD est sorti en 2002 avec mon groupe Octobre Rouge. Avant on avait publié quatre vinyles. J’ai fait tous les concerts de quartier : Place des fêtes, Buttes Chaumont, le gymnase de la rue Petit. Le 19e est un terrain propice au rap par son côté populaire, multiculturel et ses phénomènes de rue. C’est même la Mecque du Hip Hop. Le premier magasin Hip Hop de Paris s’est installé à Stalingrad. Il y a encore 6 ou 7 ans le rap était populaire maintenant ça devient branché. Il n’y a plus aucune aspiration populaire. Ça reste de la musique, mais il n’y a plus forcément de message social.

Votre dernier album, sorti en novembre 2009, semble marquer un tournant…
Oui, je l’ai signé sous mon nom Thomas Traoré. L’objectif de cet album est de montrer que les choses changent. On est né dans le rap, on y a grandi mais on ne peut plus rapper sur les mêmes choses. On a plus de 30 ans. Mais ce n’est pas pour autant un rap de trentenaire, c’est un album plus personnel. Le rap n’est pas une musique pour les moins de 17 ans, il faut briser ce cliché. On a su faire évoluer notre musique.

C’est comme pour la marijuana. Le titre le plus connu d’Octobre Rouge, est « Week end à Meda », pour week-end à Amsterdam. On a tous été de grands amoureux de la fumette. 9 ans après avoir fait ce genre de morceau, j’ai fait cette chanson, « Au suivant », pour dire que je ne fume presque plus. Je trouvais bien de faire partager aux gens, sur le ton humoristique, mon évolution à travers ça. C’était sincère et honnête.

L’arrondissement est-il selon vous encore très concerné par la drogue ?
Le 19e reste le 19e. Il y a une grande tradition de vente de drogue entre porte de la Villette et Stalingrad, porte d’Aubervilliers, l’avenue de Flandres. Vivre dedans depuis petit fait que l’on se confronte à beaucoup plus de problèmes qu’ailleurs : par rapport au produit, à l’illégalité et à l’argent qui coule très facilement. C’est toujours un problème d’actualité, même pire. Les produits ont évolué… Avant le crack était cantonné à Stalingrad, maintenant il y en a partout. C’est flippant.
Ce n’est pas une fatalité : pleins sont passé autour, pleins s’en sont sortis. Les conneries sont un peu plus sérieuses dans le 19e.

Êtes vous toujours attaché au 19e ?

Oui super attaché ! Tous mes potes sont restés. Avec le recul on peut se dire j’ai eu de la chance, mais sur le coup je ne trouvais pas ça si terrible que ça. J’ai eu la chance d’avoir une structure familiale. Il y avait de la musique, du sport, des rigolades, de la vie ! J’ai aimé mon enfance dans le 19e mais je pense qu’il faut évoluer…Je suis optimiste

Comment voyez vous le débat sur l’identité nationale ?

C’est tellement négatif et malsain. Dans le 19e quand j’étais petit on était communauté sur communauté. On vivait ensemble, on était mélangé. Les bandes à l’époque, étaient déterminées par les quartiers, les zones. Dans la même bande tu pouvais avoir des blancs, des blacks ou des arabes. Aujourd’hui, c’est l’origine qui sépare les bandes. La confrontation entre les juifs et les noirs, rue Manin, c’est n’importe quoi ! Les jeunes ont toujours les yeux ailleurs, sur des problèmes qui ne nous regardent pas. Le conflit Israël Palestine fait que les juifs et les arabes se tapent sur la gueule dans le 19e, alors qu’ils ont pas de raison. Il y a de gros efforts à faire sur l’éducation.

Enfin, quels sont vos bons coins dans le 19e ?

Les foyers africains ! On en les voit pas. Il faut connaître, on y mange super bien pour pas cher. Il y a en a dans la rue après le Monoprix Jaures. Cigarette à l’unité, plat de riz. Un autre, ouvert l’été, à Colonel Fabien, à côté du siège du Parti communiste.

 

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