
Frédérique dans son salon, rue Alphonse Karr. Photo ©Adèle Ponticelli
Elle porte un regard riche et réfléchi sur son quartier. Frédérique habite la cité Alphonse Karr, dans le 19e arrondissement de Paris, depuis plus de trente ans. Avec la soif de justice qui lui colle à la peau et une énergie sans pareil, elle s’y implique aussi. Portrait.
C’est une femme qui n’arrête pas. De parler déjà. Énormément et très vite. De militer ensuite. Assoiffée de justice, Frédérique, 66 ans, n’a eu de cesse de s’engager en faveur du droit de chacun. Comme fonctionnaire, comme bénévole et jusque dans son quartier, comme présidente d’un bureau de vote. Assise dans un fauteuil de son salon chaleureux et cosy, cette habitante énergique du 19e arrondissement de Paris depuis plus de trente ans, revient avec force détails et conviction sur son quartier, Alphonse Karr. Elle fait partie des premiers locataires de la cité du même nom.
C’était un 1er avril, en 1980, les bâtiments étaient à peine sortie de terre. Elle obtient enfin une place en HLM pour elle et ses deux fils. Un soulagement. Sa soeur, qui a plus l’expérience de Paris, lui déconseille le quartier, mais « quand on décroche une place en HLM on ne la refuse pas ».
Le bout du monde
Au début des années 80, ce coin du 19e, c’est « la zone, le bout du monde ». Le sol n’est que poussière : pas de macadam dans la rue et, plus loin, l’avenue de Flandre n’est pas encore élargie. Le pourtour de la station de métro Corentin Cariou abrite une cité ouvrière bas-de-gamme. « Un ghetto, se souvient la locataire, des rodéos la nuit, la drogue, la prostitution, plus de mille personnes vivaient dans ce squatte ». Ils ont depuis été délogés et, à cet emplacement, des immeubles en briques imposent aujourd’hui leur carrure rectiligne.

- De son balcon, Frédérique a vue sur les Eiders. Photo ©Adèle Ponticelli
Elle reste. Soutenue par l’espoir, « que le quartier change ». Par des convictions aussi. « On ne peut pas défendre des valeurs populaires et ne pas y tremper les mains et le coeur. » Une fois, elle a voulu partir. « Un ivrogne raciste urinait et déféquait dans les parties communes de l’immeuble ». Il est parti, elle est restée. Mais ses enfants ont préféré retourner en province.
Moyenne bourgeoisie lyonnaise
Originaire de Lyon, où elle est née en 1946 dans une famille de la moyenne bourgeoisie, Frédérique est montée en région parisienne en 1971. « J’ai suivi mon mari à Mantes-la-Jolie ». Divorce deux-trois ans plus tard. Arrivée à Paris. Là, Frédérique vit de « bric et de broc », autrement dit des petits boulots, avant de décrocher enfin une place en HLM pour elle et ses deux garçons. La peur de la situation économique l’incite à devenir fonctionnaire. Sa soif de justice la porte vers l’administration juridique où elle aide « à pondre les meilleurs réglementations possibles ». Le chômage s’étant développé, elle s’assure la sécurité de l’emploi. Même si elle aurait mieux gagné sa vie dans le privé.
Il n’empêche. Elle travaille d’arrache pied pour avancer dans les échelons. Passe une maîtrise de droit en cours du soir. « J’ai mis 49 ans à devenir catégorie A », la plus haute. En 2000, la progression est stoppée par une tumeur au cerveau. Trépanation. « Premier miracle, je ne suis pas morte. Ensuite, je ne suis pas un légume. Enfin, aucune séquelle si ce n’est une immense fatigue. » Un sourire illumine régulièrement son visage. Elle ajoute : et, « après cela on est de bonne humeur ».
Un « esprit de service public »

- Frédérique, chez elle, rue Alphonse Karr. Photo ©Adèle Ponticelli
Suit une fin de carrière en « apothéose » pour celle qui se dit animée d’un « esprit de service public ». Depuis quelques années, elle préside un bureau de vote rue Curial. Auparavant elle veillait à la régularité des opérations électorales en tant que représentante du TGI (tribunal de grande instance). « C’était payé, mais ça m’ennuyait, je préfère présider un bureau, c’est gratuit mais plus intéressant car on connait la population. »
Aujourd’hui à la retraite, elle est déléguée en Seine-Saint-Denis (93) du Défenseur des droits (anciennement la Halde). Son rôle ? Aider les personnes qui ont un souci avec l’administration publique. « Les gens sont gentils, mais peu nous disent merci. C’est fou ce qu’ils trouvent ça naturel ! Comme si, parce qu’on représente l’État, on n’est plus des personnes mais des machines. » Cela ne l’empêche pas d’aimer ce qu’elle fait. Encore une fois, aller à la rencontre des autres, « mettre les mains dans le cambouis ».
Franc-parler et indépendance
Son débit rapide nourrit son franc-parler et révèle son esprit contestataire. Syndiquée un temps dans les années 70, elle rend sa carte rapidement. « On n’y défendait que les cas foireux », dit-elle. « Je ne suis plus inscrite nulle part. Je ne supporterais pas la contrainte d’une ligne de parti, ni d’assister à la bataille des ambitions. »

- Le balcon fleuri de Frédérique. Photo © Adèle Ponticelli
Depuis le balcon de son trois pièces orienté sud-ouest, elle observe le voisinage. « Je suis une des seules à y mettre du vert ». Et des géraniums rouges et des iris violets. Les autres locataires installent du bazar. Là elle peut admirer de « jolis couchers de soleil », au calme, loin du bruit des voitures.
Problèmes cycliques
Sous son balcon, la cour de l’école maternelle des Eiders. Et en dessous, un parking où elle ne gare plus sa voiture. « Mes voitures successives y ont été massacrées, à sept reprises. La dernière fois, ils ont pris les roues, les sièges et la batterie. J’ai racheté une voiture et je l’ai mise rue de Crimée, dans un parking gardé. » De toute façon, sa retraite ne lui permettrait pas de payer un loyer du secteur privé, ailleurs dans Paris.
Les dégradations, la délinquance, des problèmes cycliques, « comme si ça réapparaissait à chaque génération ». Il y a eu les cavalcades des jeunes des cités de la rue Curial. La résidentialisation y a mis fin en fermant les passages entre les bâtiments au début des années 2000. Frédérique se souvient aussi de la peur de sa vie. Un soir où elle rentre de l’université, début 1984. « Un jeune type s’est jeté sur moi, j’était pétrifiée de trouille. On ne l’a jamais retrouvé. » Elle réfléchit. « Il est dur le quartier quand même... » Cependant, elle s’y sent bien.
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