dimanche 26 mai 2013|
 

« L'Algérie est plus complexe que la Tunisie et l'Egypte »

La seconde manifestation contre le régime algérien a réuni le 19 février 2011 un millier de manifestants. Hocine, restaurateur dans le 19ème arrondissement de Paris à proximité du canal, depuis presque vingt ans, dresse le portrait de son pays en quête de liberté. Ce quinquagénaire algérois d’origine kabyle s’insurge contre les médias qui « noircissent leurs colonnes en mal de sang ». Une Rencontre accompagnée par la douce voix de la chanteuse algérienne Souad Massi.

Dixneufinfo : Les manifestations du week-end dernier représentent-elles les prémices d’une révolte plus globale qui se répandrait dans l’ensemble du pays ?

Hocine : Les manifestations de la semaine dernière ne sont pas exceptionnelles. En Algérie, tous les jours, il se passe quelque chose. Mais malheureusement, ce n’est ni relayé par la presse locale, ni par la presse internationale. La presse locale, supposée libre, est en réalité très dépendante du système central qui musèle les journalistes susceptibles de diffuser la révolte. Depuis 1980, le peuple algérien manifeste régulièrement. Les manifestations restent confinées dans leurs régions ; elles ne se propagent pas. L’année dernière, le campus de Ouargla (800 kilomètres au Sud d’Alger) s’embrasait. Un an plus tôt, des émeutes éclataient à Ghardaia. Le gouvernement isole les conflits et les réduit en simples conflits ethniques. Dès qu’il se passe quelque chose en Kabylie, le gouvernement critique le caractère antipatriotique et trop revendicatif des Kabyles.

Est-il possible de comparer les raisons des colères, qu’elles soient tunisiennes, égyptiennes, libyennes et algériennes ?

Le système algérien est plus complexe que le système tunisien qui ne dépendait que d’une seule famille. En Egypte c’est encore une situation différente. L’Egypte a moins de ressources naturelles et est dépendante de l’aide américaine. Et l’armée a donc rapidement abandonné Moubarak. En Algérie, le système des généraux et de leurs relais est très bien implanté. Et ce réseau est très difficile à déstabiliser. Les journalistes se sont jetés sur les comparaisons hâtives entre chaque réveil. Toute la presse française s’est érigée en donneuse de leçon en titrant "Après la Tunisie et l’Egypte, à qui le tour ?". C’est mépriser le contexte de chaque pays que d’établir de considérer le Maghreb à un ensemble uniforme.

A l’instar des Tunisiens et des Egyptiens, les Algériens réclament-ils le départ de Bouteflika ?

Les manifestants réclament un changement de régime, pas uniquement le départ de Bouteflika. Depuis 1965, l’Algérie est victime d’une série de coups d’Etat maquillés, Boumediene a renversé Ben Bella. Ben Bella a été imposé en renversant le gouvernement algérien à l’indépendance. La mort de Boumediene est elle-même suspecte. Les généraux peuvent avec la force des médias nous présenter un nouvel homme providentiel, l’homme intègre qui n’a pas été corrompu et que l’on place au pouvoir. Le président n’est qu’une marionnette. Sa démission ne changerait rien au système.

Pourquoi la colère du peuple algérien ne prend-elle pas plus d’ampleur ?

Le peuple algérien est désolidarisé. Le gouvernement a tout fait pour briser toute velléité d’associations de partis politiques d’organisations syndicales et estudiantines. Depuis le dernier mouvement de protestation en 2001, les autorités ont accéléré la division et ont fait exploser les partis politiques : le Front des Forces Socialistes, le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie. La révolte n’émanera pas des partis ou des syndicats mais de la jeunesse et des exclus du système. Le peuple algérien bout et son explosion ne tardera pas.

Quelles sont les revendications de la jeunesse algérienne ?

La jeunesse a simplement soif de liberté et d’espoir. Il y a 70% de jeunes de moins de 25 ans. Ils se moquent de l’islamisme, du RCD, du FFS, du FLN. Ils veulent juste souffler un peu. Les Algériens se sont enfermés et ne vivent qu’entre eux. Ils ne peuvent pas voyager sans visa excepté en Tunisie et en Turquie. Le projet de société algérien était de s’opposer à tout ce qui venait de l’Occident avec une vision arabo-musulmane alors que la société algérienne est multiple. Le tourisme n’est pas développé à cause de ça, de leur obstination arabisante. Et ils se rendent compte maintenant que c’était un échec total. Les Algériens n’ont pas d’opportunité pour s’évader de leurs quotidiens. Même les intellectuels veulent respirer et prendre du bon temps en Tunisie pour souffler. Donc la jeunesse a un insatiable désir d’émancipation. Le jour où elle se révoltera, ça fera mal, très mal.

Comment se traduit le malaise de cette jeunesse ?

Deux phénomènes peu médiatisés traduisent le malaise de la jeunesse à mon avis. Le taux de suicide incroyablement élevé est l’une des conséquences de l’absence de perspectives d’avenir en Algérie. A chaque fois que je vais en Algérie, même une semaine, il y a des suicides. Deux suicides lors de mon dernier voyage, une jeune fille de 27 ans qui venait de terminer ses études et un ancien professeur d’anglais à la retraite qui se sont pendus. Quant à l’immolation, elle n’est pas récente. C’est une forme de suicide spectaculaire destiné souvent à attirer l’attention d’une presse qui se détourne des vrais problèmes de société. L’exil est aussi le choix de certains jeunes. Ceux qu’on appelle les Haragas, les brûleurs de frontière. Ce sont des jeunes qui se jettent en mer avec des embarcations de fortune pour arriver sur la côte espagnole, italienne et française. Le malheur de ces jeunes est exploité par des mafieux. 2 ou 3% s’en sortent, les autres se perdent en mer.

Quel pourrait être le déclic d’une révolte de cette jeunesse ?

Une intoxication alimentaire, un problème de transport dans une université. Les gens peuvent se battre pour monter dans le bus. La jeunesse n’en peut plus et peut exploser à tout moment. Ils ont besoin de liberté, de travail mais on leur enlève. Le seul projet des Algériens actuellement c’est de partir.

Où ça se passe:

Découvrez tous nos articles géolocalisés sur le 19eme arrondissement en un clin d'œil

Partagez cet article:


Un message, un commentaire ?
  • (Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Les commentaires sont modérés à priori, soit avant publication sur le site. Dixneufinfo.com ne publiera pas les contenus illicites. N'hésitez pas à déclarer tout contenu que vous jugeriez illicite à l'adresse mail redaction@dixhneufinfo.com
 
Derniers commentaires
Thèmes