
Karim Miské, journaliste et documentariste, signe avec Arab Jazz son premier roman. Un polar. L’intrigue se joue dans le 19e arrondissement de Paris, entre Laumière et la Villette. Un quartier où les fondamentalismes religieux se croisent sans se voir, sauf peut-être dans cette histoire. Rencontre.
Quatre mois auront suffi à Karim Miské, journaliste et documentariste, pour observer, éprouver et imaginer son 19e arrondissement de Paris à lui. En habitant à peine plus d’une centaine de jours à deux pas du métro Porte de Pantin, il a tiré un polar richement inspiré, Arab Jazz. Son premier roman. Publié en mars 2012, le livre séduit les libraires du 19e et cartonne auprès du public. Il aura fallu tout de même quelques années à son auteur pour le mûrir et l’écrire entre ses différents tournages.
Début août 2012 en fin de matinée à Laumière, à l’angle de la rue Petit. Assis en terrasse, un polo rayé sur le dos, bouc et moustaches en broussaille, Karim Miské reprend le récit à la source. « Un soir, ce devait être en 2004, je rentre de chez un ami. Il est tard. Je remonte la rue Petit. Je passe devant le complexe scolaire loubavitch et voit des profs qui en sortent ; je continue mon chemin, passe à côté une pizzeria Casher. Devant, des gamins, sûrement ceux des gérants de la pizzeria, jouent, une kippa sur la tête. Un garçon, plus grand que les autres, surveille les plus petits en faisant des aller-retour sur un vélo. »

- C’est une scène de vie rue Petit qui a déclenché l’envie d’écrire chez Karim Miské.
« Je traverse la rue, et là, à quelques mètres seulement, se tient un groupe de salafistes. Au centre, un grand homme noir fait un prêche “oui, à l’époque du prophète..., tous allaient vers lui, avec le coeur pur, juifs et chrétiens, tous comprenaient le message”. Autour de lui, des gamins de 15-20 ans l’écoutent. Ensuite je suis rentré chez moi et le lendemain je me suis mis à écrire. »
Ainsi naissent Ahmed, Jean et Rachel, le triptyque fondateur de ce roman écrit « au fil du clavier ». Chacun à sa manière, avec son lot de souvenirs et de traumas remontant à la surface, ils vont tenter d’élucider le meurtre atroce de Laura Vignola. L’appartement de l’hôtesse de l’air a été transformé en théâtre macabre. « Dans un plat en porcelaine blanche, un rôti de porc cru baigne dans un liquide rouge, un couteau de cuisine à manche noir planté en plein milieu. »
Le porc, tabou commun aux juifs et aux musulmans. Un indice ? Une fausse piste ? Annoncer que la religion tiendra une place centrale dans la résolution de l’enquête n’est pas dévoiler trop l’histoire. Ce rôle de premier plan est une des forces de l’ouvrage. Les fondamentalismes religieux se croisent, s’allient, s’aliennent et se délient au gré des amitiés, des intérêts bien compris et de manipulations.

- Centre loubavitch, rue Petit dans le 19e arrondissement de Paris.
Karim Miské aborde le sujet avec un recul sans jugement. Son point de vue, il l’a déposé par petites touches dans chacun de ses personnages et c’est seulement une fois la dernière page achevée que cette mosaïque laisse pleinement transparaître la forme dessinée au fil des mots. « Avec l’écriture romanesque, j’ai essayé de m’exprimer plus finement ». Sur les fondamentalismes, sur la société dans laquelle ils se forment.
C’est chose impossible dans le documentaire, un art qu’il pratique depuis 20 ans. « Même si c’est selon moi un genre subjectif, on est astreint à un minimum d’objectivité ». Ce qui produit une « sorte de frustation » que le roman vient apaiser, « parce qu’on sait des choses sur ces personnes qu’on ne peut dire pour des raisons éthiques. D’autre fois on en sent, on en perçoit, on en imagine. »
Lors de son séjour dans le 19e arrondissement, le journaliste vient de tourner Born Again, un film documentaire pour arte sur les néofondamentalistes juifs, chrétiens et musulmans. Cette immersion le rend extremement réceptif à cette réalité du quartier. « À un autre moment de ma vie, j’aurais pu traverser sans faire attention. »
Arab Jazz est le fruit de la rencontre entre « ce tournage un peu spécial et cette réalité du quartier qui d’un coup prenait un sens différent ». Les entretiens ont eu lieu durant le tournage. Et, là, il observe simplement. Comment les personnes circulent dans la ville, se croisent sur les trottoirs et ne se regardent pas. Il en restitue l’ambiance avec justesse.
Extrait
« Une heure plus tôt, à la tombée du jour, Rachel et Jean se dirigeaient en flânant vers le Boeuf-Couronné. Des professeurs et des lycéens sortaient du complexe scolaire Loubavitch de la rue Petit. Chemise blanche, borsalino, fils de laine - tsitsits - dépassant de la veste noire. Leur regard glissa sur Jean et Rachel. Enfin, surtout sur Jean, sur le lieutenant Kupferstein ils marquèrent une demi-seconde d’hésitation... Comme si les goys n’existaient pas. Comme si les seules personnes réelles étaient les juifs en général et les hassids en particulier. Jean ne supportait pas cette attitude. Rachel, quant à elle, était fascinée par cette capacité à ne pas voir. “Mais comment font-ils ?” »
p.95

- Une partie de l’intrigue d’Arab Jazz se déroule dans un kébab près du parc de la Villette. Ici, comme dans le roman : le dernier avant le périph’.
Pourquoi avoir choisi d’écrire un Polar ? D’abord, parce que comme Ahmed dans le roman, Karim Miské en dévore depuis l’âge de 13 ans. Horace McCoy, Hammett, Chandler, Chase, SAS, il lit tout ce qui lui tombe sous la main. Pour sa pertinence face au réel ensuite. « J’avais l’impression que ça me parlait d’une réalité du monde que le reste de la littérature n’atteignait pas : loin des discours convenus, tous les rapports sociaux sont mis à nu. Car le crime est une rupture par laquelle tout se révèle. »
En cela, le roman policier se rapproche du documentaire qui dévoile ce qu’on se refuse à voir ou à montrer. « Le polar est la continuation du documentaire par d’autres moyens », sourit Karim Miské, ajustant à son propos la citation de Clausewitz. Derrière la religion, l’écrivain révèle la « surenchère identitaire » qui est selon lui « la réponse du moment face aux accidents de la vie ». Il montre aussi l’addiction. « Dieu est la drogue la plus forte ! ». À l’inverse dans le polar, c’est Dieu qui est concurrencé par la drogue.
Karim Miské n’a pas encore tout dit. « J’ai laissé un certain nombre de choses en suspend, donc je pense faire une suite, un cycle de 3-4 bouquins. » À nouveau, une partie du récit se déroulera dans le 19e, un arrondissement dont il apprécie les contrastes et les frontières, des entrepôts MacDonald aux Buttes Chaumont, en passant par les voies de chemins de fer. Et le romancier de conclure : « ce qui s’est passé dans Arab Jazz ne peut rester sans conséquences ».

Arab Jazz :
Ahmed Taroudan, un beau rêveur d’une trentaine d’années en dépression chronique depuis cinq ans, découvre le cadavre atrocement mutilé de sa voisine du dessus. Il la vengera, il se le promet. Groupes ultra-religieux, trafic, flics pourris, les lieutenants Rachel Kupferstein (de famille juive) et Jean Hamelot (breton) explorent différentes pistes. Le trio, tout comme les personnages qu’ils rencontrent, flirtent avec les clichés et les déjouent presque immanquablement.
Arab Jazz, l’expression signifie "coup tordu monté par un arabe". Pourtant bien malin celui ou celle qui pourrait prétendre par cet indice démasquer le meurtrier de Laura Vignola.
Editions Viviane Hamy - 18€
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